Vendredi 25 avril 2008 5 25 /04 /Avr /2008 17:53
 

 

Le nègre

 

«  Chut ...

S'il vous plaît... parlez moins fort ou taisez-vous ! Rien ne sert de me hurler votre opinion à l'oreille pour que je puisse l'adopter.... Êtes- vous si peu convaincus de vos mots, pour avoir ce besoin incessant d'entrer avec moi dans une joute verbale aussi crue que la nôtre ?

Regardez nous... Nous nous querellons pour une divergence d'idéaux que nous prononçons mal... N'avez-vous jamais pensé que peu-être, elles étaient de même qualité, mais échangés de manière médiocre, à cause de nos langages si différent de par nos éducations respectives ?

Bavardons encore, mais grand Dieu, calmons-nous !

Si Rome ne s'est pas construit en un jour, nos duels ne serviront pas à nous convaincre en vingt minutes ! Ce sujet est vaste, par pitié, ne nous soumettons pas à une guerre verbale au même titre que nos précurseurs...

Voyez comme le monde est grand, comme les étendues des plaines qu'il peut encore nous offrir, sont de différentes couleurs... Est-il laid pour autant ? Ne trouvez-vous pas que le mélange de vif et de pastel, celui de l'argile et du rocher, celui du sable et de l'eau, ou celui du chant des oiseaux, à quelque chose de doux et de mélodieux ? Pensez-vous vraiment que le mélange des choses ne peu qu'aboutir à la perte de chacun d'entre eux ? N'est-il pas magique d'apprendre de tout cela pour nous enrichir ? N'est-il pas formidable d'accepter une différence et la laisser devenir notre alliée ?

Vous est moi sommes différents ; mais devons-nous pour autant nous détester parce que le changement nous fait peur ? Tenons-nous les mains et construisons ensemble quelque chose de nouveau pour tous ! »

Des tonnes d'applaudissements retentirent du fond de la salle de conférence et moi je ne parvins pas à me lever pour frapper mes paumes l'une contre l'autre comme le reste de l'assemblée.

J'étais littéralement hypnotisé par le discours que je venais d'entendre. Il était puissant avec ses mots et le sourire qui s'affichait de ses grosses lèvres charnues à demi cachés par une énorme moustache bien taillé, semblait me narguer et me dire que tout avait été calculé, répété et mis en scène.

Il obtenait grâce à cette morale que je lui avais donné une semaine, juste une semaine auparavant des applaudissements dignes d'un futur chef d'état.

J'étais stupéfait, ahuris, sur le cul...J'avais sans le vouloir, écrit le discours d'un coq, pour qu'il puisse largement parader devant tout le poulailler...

J'avais envie de crier, tellement une rage, encore jamais ressentie jusque-là, venait me bouffer les tripes, jusqu'à me donner l'envie de les vomir moi-même !

Comment avait-il pu se servir d'une conversation moralisatrice et personnelle pour écrire un discours servant à persuader une bande d'incrédules lécheurs de bottes ?

Il avait très bien saisie le message que j'avais tenté de lui faire passer le jeudi d'avant, mais s'était surtout laissé convaincre par le mot s'enrichir !

Sale con ! Sur mon dos en prime !

Quel rat !

Il m'avait bien eu. Il me connaissait par coeur, il savait ma franchise et mon goût pour les choses bien expliquées ! Le traître... Il s'était servi de moi et là, n'osait même pas me jeter un regard...

***

Le lundi suivant, après une réunion interminable sur les projets marketing fraîchement mis en place pour optimiser les ventes de nos produits concentriquement passés de mode pour ma part, mais marqué au fer rouge par la réputation de son logo faisant encore l'unanimité auprès de notre clientèle de ménagère de moins de cinquante ans, il me frappa sympathiquement sur l'épaule, comme pour m'enlever une poussière et m'invita à prendre un verre dans son grand et propre bureau de PDG industriel bourré de talents cachés. Une évidence, à ce moment-là, j'avais encore son super discours mégalo-romantique au travers de la gorge et bien sûr, toutes nos futures conversations seraient inévitablement retenues contre lui.. Je m'assis bien en face de lui, affichant mes incisives prêtes à le dévorer tout cru et j'attendis d'entendre ce qu'il pouvait bien avoir à me dire. Je me demandais quelle conversation nous allions encore échanger, qui puisse lui servir à récolter les votes d'un public implacable. Il était resté debout et me tournait le dos en observant un autre building dressé tel un trophée gigantesque au beau milieu du centre-ville, derrière la fenêtre qui prenait la quasi totalité de la largeur de son bureau. La vue était impeccable et bien qu'assis dans le fond d'un fauteuil en cuir véritable à l'autre bout de la pièce, je pouvais très bien voir un paysage lointain malgré l'amas de tour qui s'échelonnait devant. Je jubilait du fait que c'était peut-être bien la première et dernière fois qu'il me tournerait le dos.. Il se retourna subitement, comme s'il avait entendu mes pensées et toujours sans aucun mot, il sortit une bouteille de scotch dix ans d'âge et deux verres d'une énorme armoire en chêne massif. Il remplit à moitié les deux godets, m'en tendit un et bu l'autre d'une traite. Je ne prononça rien d'autre qu'un léger merci, alors qu'il me jetait des oeillades admiratives.

«  Je sais que vous m'en voulez pour mon discours de la semaine passé » me dit-il.

«  Notre conversation de l'autre jour, à eu sur moi quelque chose de révélateur, elle à changé ma vision des choses et m'a fait longuement réfléchir »

Je lui accordais un peu de crédit en inclinant ma tête vers le bas, pour lui dire oui et lui demander de poursuivre son explication.

«  Vous me connaissez depuis le temps que vous travaillez pour moi, j'ai besoin d'exprimer mon ressenti pour en connaître la juste valeur. Aujourd'hui je tenais à vous remercier et à m'excuser puisque c'était vous qui êtes dans le vrai... »

J'étais bouche bée, que lui répondre ? Je ne dis toujours rien et mon rien fût suivi d'une bonne lampé de ce fameux whisky qui devait valoir la peau des fesses d'un seigneur impérial.

Il enchaîna et là ce fût le coup de grâce :

«  Je crois que j'ai à apprendre de vous »

Honnêtement, j'ai bien cru que j'allais mourir de rire sur place, tellement il était prévisible qu'il devait ensuite me demander un truc important. Je lui demandai donc simplement de me dire où il voulait en venir et ce qu'il attendait de cette conversation qui tournait à l'épilogue...

«  Je voudrais vous demander de devenir mon conseiller en communication. »

Et vlan...

C'était quoi au juste cette proposition ? Il venait d'employer un terme honorifique pour me demander de devenir son nègre personnel ? Je posai la question de savoir si selon lui, un conseiller en communication avait pour vocation d'écrire les grandes lignes d'un discours suffisement pompeux afin d'endormir et de persuader des clients et des employés... Le hôchement de sa tête approuva pour lui. C'était le monde à l'envers, à l'endroit, du n'importe quoi... Je passais de mon poste de responsable de secteur à celui de nègre !

Pas que l'idée me déplaise, puisque cela voulait aussi dire qu'il attachait une certaine importance à mes pensées chimériques, que quand même je n'avais pas passé toutes ces années à parler dans le vent, parce que cette fois il m'avait entendu et avait décidé de me faire confiance.

Mais cela voulait également dire, que j'allais devoir revoir mon mode de pensé à sa sauce, en me mettant directement dans sa peau pour écrire ses discours avec ma logique... C'était complètement tordu, mais c'était le défi qu'il venait de me lancer, en me fixant droit dans les yeux. J'avais parlé de mélanger les genres, hé bien j'allais être servis !

«  En travaillant avec nos différences, nous pourrions aller très loin »

Cette phrase, si j'avais su, je l'aurai mise dans ma poche avec un mouchoir par dessus...

Bravo... Là il avait frappé très fort et à part accepter ce défi débile lancé dans le but de me prouver que toutes les divergences n'étaient pas mélange-ables, il me confiait ce poste, genre, si tu es si doué, tu fera sûrement mieux que moi...Tel est pris qui croyait prendre. Il voulait du discours, il allait en avoir. Ses yeux pétillait de malice et à sa façon de se servir un autre verre s'en m'en re-proposer un, je sentis de suite qu'il ouvrait les hostilités tout en finesse... Il jubilait. Moi, j'avais envie de rire et je l'imaginais déjà apprendre mes phrases par coeur et les répeter devant sa glace, applaudit par sa femme. Avant que je quitte son bureau, il me remis un énorme dossier qui me servirait pour écrire mon premier chef-d'oeuvre. Je trouverais à l'intérieur la date de la conférence, donc celle où je devais rendre mon pavé.

Je pris le tout, referma ma porte et rentra chez moi.

A la maison, j'ouvris le dossier et sentis le battement de mon coeur, bourdonner dans mes tympans. Je devais écrire le discours pour une conférence Européenne pour dans deux jours...

Je me mis au travail de suite, en me jurant qu'il me paierai bien vite un tel affront.

J'étudiais le dossier dans sa profondeur, me souvenant de son précédent discours et de notre conversation.

Le lendemain matin, j'arrivai fièrement dans son bureau et lui tendais une grande enveloppe kraft, contenant mon tout premier messie.

Il me remercia et continua de passer les milles et un appel urgent dont il devait se débarrasser avant la conférence. Je jubilait, car non seulement il me faisait confiance, mais en prime il ne lirai sûrement pas son discours avant les quelques minutes de stress précédent son passage sur scène.

Le Jour J, la salle était remplie de monde, de critiques prêt à le découper en petites rondelles, quand je le vis ouvrir l'enveloppe encore cacheté... Il déglutit sa salive et entama son discours... Je m'extasiais déjà de ma victoire, j'allais l'écraser comme un moucheron et il n'aurait là encore une fois qu'à abdiquer...

Son monologue dura quinze bonnes minutes, un temps bien approprié pour un discours de cette ampleur. Le sourire que je devais afficher en le regardant droit dans les yeux, voulait lui dire qu'il n'avait pas encore réussi à me rabaisser, étant donné les tonnerre d'applaudissements dont il était l'égérie.

Hé non, je ne m'étais pas vengé en écrivant uniquement dans son sens, ou dans le miens, j'avais réussi à mélanger nos idées à chacun et il était évident que cela payait.

Il vînt vers moi, me tapotant l'épaule et me dit doucement :

«  J'ai perdu je crois, mais je suis bon joueur, cette fois, je vous crois... »

Depuis ce jour, je n'ai pas repris mon poste de chef de secteur, et le bureau ou je m'assois tous les jours, se trouve en face du sien. A chaque décision qu'il prend, il me demande mon avis et en tant que conseiller en communication, il me laisse parfois argumenter mes propres discours devant une assemblé de fidèle endormis sous le poids de notre mélange d'idées et du poids des mots.

 

FIN
Gabrielle Staelens, tous droits réservés.

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